Ce roman explore deux enfers, deux réalités qui coexistent sans jamais vraiment se rencontrer. Celui de Kaveesha, qui a tout abandonné au Sri Lanka, jusqu’à son propre fils, pour partir à Abou Dabi s’occuper des enfants des autres. Son passeport confisqué, son salaire impayé, elle subit tous les abus qui peuvent être infligés à ces employés domestiques invisibles. L’autre enfer est celui du narrateur, de sa femme et de sa fille, expatriés par choix dans un pays où, selon les standards locaux, ils appartiennent juste à la classe moyenne. Ils ont néanmoins le confort, la sécurité, les biens matériels. Mais il leur manque peut-être l’essentiel : des liens familiaux profonds, de véritables amitiés, un sentiment d’appartenance. L’écriture de ce roman est magnifique, d’une grande poésie, avec des phrases qui semblent parfois sorties d’un conte des Mille et une nuits. Une lecture envoûtante : impossible de refermer le livre avant d’en avoir tourné la dernière page.
“Avant que le grand vent ne m’emporte, j’avais longtemps pensé que nous n’avions à répondre que de nos actes, non de ceux des autres, et encore moins de l’état du monde que nous n’avons pas choisi et ne pouvons pas changer. Je sais que je me trompais : nous devons répondre aussi de l’état de ce monde, même si nous ne l’avons pas choisi et ne pouvons le changer, parce que nous acceptons d’y vivre et lui donnons ainsi, à chaque battement de nos cœurs las, notre assentiment. Un tel savoir ne sert bien sûr strictement à rien si ce n’est peut-être qu’il préserve son détenteur des séductions de la bonne conscience. Mais la mauvaise conscience ne vaut, au fond, guère mieux que la bonne car elle permet seulement de faire, dans les affres délicieuses de la contrition, l’expérience réconfortante de la supériorité morale. Si je ne m’y étais pas complu moi-même, si j’avais abandonné le monde à sa misère sans y penser davantage, peut-être aurais-je été capable de montrer mon amour à celles qui en avaient besoin et, si je l’avais fait, si j’avais compris qu’un amour dont aucun signe tangible ne manifeste la réalité est comme rien, peut-être ne les aurais-je pas perdues comme je les ai perdues ce matin-là, alors que je survolais le désert en rentrant d’Arabie.”