Ce dernier tome de La Recherche amène le narrateur à un moment de révélation. Après la Première Guerre mondiale, il réintègre la société parisienne et constate à quel point les gens ont vieilli. Lors d’une réception mondaine, une série de souvenirs involontaires, déclenchés par des sensations physiques telles que trébucher sur un pavé ou la texture d’une serviette, lui font soudainement revivre des moments passés avec une intensité et une clarté saisissantes. Il prend alors conscience de la véritable nature du temps, de la mémoire et de l’art, et comprend que l’écriture, en transformant l’expérience vécue et la mémoire en littérature, peut donner une permanence à ce que la vie rend éphémère. Il comprend alors que toute sa vie constitue la matière d’un livre et décide d’écrire l’œuvre que nous venons de lire. Ce septième volume est très statique, tout en réflexions. J’ai adoré la description cruelle et très jugeante des vieillards, ainsi que ce rappel de la madeleine du début, qui permet de stimuler ce que Proust nomme la mémoire involontaire. Un de mes objectifs de 2025 est atteint de justesse, et je suis très heureuse d’être passée à travers cette lecture belle, quoique pas toujours très facile.

“Alors on eût dit que les signes qui devaient, ce jour-là, me tirer de mon découragement et me rendre la foi dans les lettres, avaient à cœur de se multiplier, car un maître d’hôtel depuis longtemps au service du prince de Guermantes m’ayant reconnu, et m’ayant apporté dans la bibliothèque où j’étais pour m’éviter d’aller au buffet, un choix de petits fours, un verre d’orangeade, je m’essuyai la bouche avec la serviette qu’il m’avait donnée; mais aussitôt, comme le personnage des Mille et Une Nuits qui sans le savoir accomplissait précisément le rite qui faisait apparaître, visible pour lui seul, un docile génie prêt à le transporter au loin, une nouvelle vision d’azur passa devant mes yeux; mais il était pur et salin, il se gonfla en mamelles bleuâtres; l’impression fut si forte que le moment que je vivais me sembla être le moment actuel; plus hébété que le jour où je me demandais si j’allais vraiment être accueilli par la princesse de Guermantes ou si tout n’allait pas s’effondrer? Je croyais que le domestique venait d’ouvrir la fenêtre sur la plage et que tout m’invitait à descendre me promener le long de la digue à marée haute; la serviette que j’avais prise pour m’essuyer la bouche avait précisément le genre de raideur et d’empesé de celle avec laquelle j’avais eu tant de peine à me sécher devant la fenêtre, le premier jour de mon arrivée à Balbec, et, maintenant devant cette bibliothèque de l’hôtel de Guermantes, elle déployait, réparti dans ses pans et dans ses cassures, le plumage d’un océan vert et bleu comme la queue d’un paon. Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, qui avait été sans doute aspiration vers elles, dont quelque sentiment de fatigue ou de tristesse m’avait peut-être empêché de jouir à Balbec, et qui maintenant, débarrassé de ce qu’il y a d’imparfait dans la perception extérieure, me gonflait d’allégresse.”

Categories:

Categories