Ce roman raconte l’histoire d’une famille à travers plusieurs générations, une véritable généalogie qui traverse les deux guerres mondiales. Mais surtout, il s’attache au destin de trois femmes : Marie-Jeanne, Marie-Ernestine et Marguerite. Toutes trois doivent apprendre à vivre, et à survivre, sans hommes, à la tête des champs, des ouvriers, des affaires. À cette époque, que vaut une femme seule ? Officiellement, pas grand-chose. Les ragots vont vite, les critiques sont constantes, et quoi qu’elles fassent, elles sont jugées. Le roman montre ainsi un tableau très vivant de la campagne française pendant et entre les deux guerres : le rythme des saisons, la dureté du travail, l’évolution des mentalités, les blessures laissées par l’Histoire. L’écriture est très belle, précise, attentive aux détails comme aux émotions. Une très belle lecture, même si l’ensemble est un peu long.
“Est-ce qu’elle imagine vraiment la tristesse de ce que serait une vie sans homme ? Est-ce qu’elle l’imagine, est-ce qu’elle a fait l’effort d’y penser vraiment ? Ce que veut dire une vie sans homme, c’est dans le regard fiévreux des hommes qu’une femme seule l’apprend. Une femme seule ne sera jamais qu’une proie sur laquelle chaque homme aura le droit de se jeter quand bon lui semble ; les filles seules ne deviennent jamais des femmes, non, ce sont des filles, elles finissent tôt ou tard dans le lit d’hommes qui n’auront pas un regard pour elles une fois qu’ils auront obtenu le pire de ce qu’une femme peut se résoudre à donner, car ces hommes sont des vauriens qui quittent leur foyer le temps d’une heure ou deux, à la tombée de la nuit, pour s’encanailler chez ces filles perdues qui sont la honte parmi la honte des femmes ; ces hommes mariés et pères de famille s’en retournent, leur bestialité assouvie, chez eux, l’air sournois, puant l’eau de Cologne et les draps froissés, les liqueurs de porto, de genièvre, et ils ne se retournent pas pour consoler la fille seule qu’ils laissent derrière eux, trop contents d’avoir posé sur un bout de table trois misérables sous pour mieux revenir un de ces soirs, entre chien et loup, quand ils savent que les vieilles ne seront plus derrière leurs rideaux pour observer leur petit manège.”