“Une demande en mariage”, c’est en principe simplement… une demande en mariage. Mais ici, tout tourne au vinaigre avant même qu’elle ait lieu, car le prétendant et la jeune femme qu’il souhaite épouser se disputent la propriété d’un petit champ situé à la frontière de leurs terres. “L’Ours” raconte quant à lui la confrontation entre un homme venu récupérer l’argent qu’il avait prêté à un homme aujourd’hui décédé et la veuve de celui-ci, qui refuse même d’en entendre parler. Le dialogue monte progressivement en puissance jusqu’à ce que les deux protagonistes en arrivent à se provoquer en duel. Ces deux pièces en un acte sont jouées par seulement trois acteurs, tous excellents. Les textes, légèrement remaniés, sont intenses, souvent hurlés… et surtout très drôles. Une très belle façon de commencer cette nouvelle saison au Théâtre de Carouge. Mention spéciale également à la gigantesque robe noire de la veuve, tellement imposante qu’elle semble occuper tout le salon : une véritable robe de mariée transformée en robe de deuil !

“SMIRNOV, la contrefaisant. – Pas spirituel et grossier ! Je ne sais pas me tenir en société féminine ! Madame, dans ma vie, j’ai vu bien plus de femmes que vous n’avez vu de moineaux ! Je me suis battu trois fois en duel pour des femmes ; j’ai quitté douze femmes ; neuf autres m’ont lâché. Oui ! Il fut un temps où j’étais stupide ; j’étais sucré comme du miel, doux comme du
lait d’amandes ; je me déroulais comme des perles ; je joignais les talons… J’aimais ; je souffrais ; je soupirais sous la lune ; je
me liquéfiais ; je fondais ; je devenais glacé… J’aimais passionnément, avec rage, de toutes les manières, que le diable
m’emporte !… Je parlais comme une pie de l’émancipation des femmes ; les sentiments tendres m’ont coûté la moitié de ma
fortune. Mais maintenant, votre humble serviteur ! Maintenant, on ne me trompera pas ! Suffit ! Yeux noirs, yeux passionnés,
lèvres rouges, fossettes aux joues, lune, « murmure, respiration craintive », pour tout cela, madame, je ne donnerai pas désormais un rouge liard ! Exception pour les personnes présentes, mais toutes les femmes, petites ou grandes, sont des mijaurées,
des maniérées, des cancanières, haineuses, menteuses jusqu’à la moelle des os, frivoles, mesquines, sans pitié, d’une logique révoltante et, en ce qui concerne cela (il se touche le front), pardonnez ma sincérité : un quelconque moineau peut rendre des
points à une philosophe en jupons ! Regardez une créature poétique ; c’est de la mousseline, de l’éther, une demi-déesse, un
million d’enchantements ; mais jetez un coup d’œil dans son âme… c’est un crocodile ordinaire ! (Il prend une chaise par le
dossier ; le dossier craque et se casse.) Et le plus révoltant, c’est que ce crocodile s’imagine que son chef-d’œuvre, son privilège
et son monopole, ce sont les sentiments tendres ! Mais que le diable me prenne tout entier et que l’on me pende à ce clou les
pieds en l’air, est-ce qu’une femme sait aimer qui que ce soit, hormis les petits chiens ?… En amour, elle ne sait que pleurer et
se lamenter. Où l’homme souffre et se sacrifie, son amour à elle ne se traduit qu’en ce qu’elle joue de sa traîne et tâche de nous
prendre très fort par le nez. Vous avez le malheur d’être femme ; vous connaissez par vous-même la nature féminine : dites-moi,
en conscience, si vous avez vu dans votre vie une femme qui soit sincère, fidèle et constante ?… Vous n’en avez pas vu ?… Seules
sont fidèles et constantes les vieilles femmes, et les monstres ! Vous rencontrerez plutôt une chatte à cornes ou une bécasse
blanche qu’une femme constante !”

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